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mardi 12 mars 2019

La « religion de la Croix » selon Mansur al-Hallaj

Il semble si proche du Christ et pourtant, d’après Massignon, Hallaj est mort fidèle au Coran. Qu’est-ce qui caractérisait la spiritualité de cet homme surprenant ? Qui est finalement cet interpellant poète et martyr?

Après Louis Massignon, l’islamologue français Roger Arnaldez, autrefois membre de l’Académie des sciences morales et politiques et de l’Académie Royale de Belgique, s’est attelé à présenter la spiritualité de Mansur al-Hallaj, ce martyr soufi qui, par certains aspects, a pu évoquer le Christ à de nombreux auteurs.
Mansur al-Hallaj a vécu au tournant des IXe et Xe siècles. Né dans la province de Fars, en Iran, il est attiré, dès sa jeunesse, par une vie ascétique et devient soufi. Il peut alors choisir un modèle de sainteté parmi les prophètes du passé, afin d’avancer dans sa vie spirituelle. Hallaj choisit le Christ (considéré par l’islam comme un prophète). A Bagdad, les nombreuses prédications de Hallaj lui attirent les suspicions des sunnites et des chiites. L’union de l’âme et de Dieu est au cœur de sa vie et de son message. Il est officiellement condamné pour avoir déclaré : « Ana al Haqq » (Je suis la Vérité). Il est exécuté le 26 mars 922, pendu selon certaines sources, crucifié selon d’autres.

L’union à Dieu

Selon Roger Arnaldez, la spécificité de la spiritualité de Hallaj est que, chez lui, contrairement à d’autres penseurs ou mystiques musulmans, l’âme n’est pas vouée à s’annihiler en Dieu, mais c’est lorsqu’elle est réduite à néant qu’elle renaît. Comparant Hallaj et Junayd, contemporain et maître de Hallaj, Arnaldez écrit: « Pour Junayd, la personne humaine s’annihile, et Dieu seul subsiste. Pour Hallâj –et beaucoup le suivront–, annihilation et subsistance se succèdent dans l’expérience mystique elle-même : l’homme meurt à lui-même pour revivre éternellement en Dieu ».
Hallaj se distancie de la méthode rigoureuse de Junayd et opte pour une approche plus intuitive de la mystique. Junayd avait pressenti le danger de cette voie lorsqu’il mettait en garde son disciple: « Qui sait si un jour ta tête n’ornera pas un gibet ! ». Dans sa démarche, Hallaj se distancie plus encore des sunnites et des chiites. « J’ai renié la religion de Dieu, le reniement est un devoir pour moi, un péché pour les musulmans », écrit-il dans ses poèmes mystiques.
L’historien Florian Besson note que Hallaj « faisait passer au second plan les rites et les usages religieux – d’où sa volonté de supprimer le pèlerinage à La Mecque, ou plutôt de le remplacer par un ‘pèlerinage votif’, c’est-à-dire en esprit. ‘J’ai abandonné aux gens leur religion et leurs usages pour me dédier à Ton amour, Toi ma religion et mon usage’, écrit-il ».
Dans sa quête d’amour et d’union mystique, Hallaj expérimente la relation à Dieu et la relation prend chez lui une place centrale: « C’est peut-être son union à Dieu qu’il recherche plutôt que Dieu même », note Roger Arnaldez. L’amour définit cette relation de l’âme à Dieu, et Hallaj rompt ainsi avec tout légalisme: « Hallâj réintroduit l’amour, que le sunnisme légaliste ne reconnaissait pas ». « Hallâj est en relation avec ce qu’il y a de plus intime à Dieu, son amour ».
« Ainsi l’extase hallajienne n’est pas une union à Dieu par un anéantissement en Dieu, en l’idée que Dieu a de chaque être qu’il va créer. Ce n’est pas non plus une union par l’acte de faire le vide de tout ce qui n’est pas Lui. C’est l’expérience essentiellement vivante de l’union fondamentale de la créature à son Créateur », explique Arnaldez.

Le pressentiment du martyre

Hallaj semble avoir pressenti le martyre qui l’attendait de longue date. Près de vingt ans avant sa mort, il se trouvait à Jérusalem où il déclarait: « C’est dans l’instance suprême de la Croix que je mourrai ! Je ne veux plus aller ni à La Mecque ni à Médine ». Dans ses poèmes, il écrit aussi: « Tous les biens qui m’étaient nécessaires, je les ai reçus, sauf Celui qui serait la volupté de mon extase, en plein supplice ». Hallaj semblait considérer son martyre comme une nécessité. Comment le comprendre ? Roger Arnaldez l’explique comme suit :
« Il faut considérer, non la souffrance, qui est à double face, mais la façon de souffrir. On n’est jamais certain, quand on est heureux, de pouvoir se détacher assez du bonheur, pour se faire tout entier action de grâces. La souffrance au contraire, offre la possibilité de se faire tout entier acceptation. Mais comment ? La méditation de la figure de Job prend ici pour Hallâj, une importance centrale. ‘Dieu irradia dans la conscience de Job, lui révéla les clartés de Sa bonté, et la souffrance perdit pour Job toute amertume. Alors il s’écria : Le malheur m’a touché (S. 21, v. 83) ; je n’ai plus de récompense à espérer de ma souffrance et de mon malheur, puisque la souffrance est devenue ma patrie et mon bonheur’ (P., p. 621 sq.) La joie n’est pure que dans l’extase. Mais avant de recevoir cette grâce suprême, le seul don que l’homme puisse accueillir dans toute sa pureté de don et dans toute pureté de son cœur, c’est la souffrance ».
Hallaj disait qu’il mourrait « dans la religion de la croix ». Pourtant, pour Roger Arnaldez, cela ne fait pas de Hallaj un martyr chrétien. Sa mise à mort serait d’abord pour lui une manière de vivre un anéantissement, non plus seulement de l’âme, mais du corps également, avant de renaître en Dieu, et cela s’apparente au concept soufi de fanâ: « La croix exprime aussi le fanâ authentique, le dépouillement parfait de soi, dans l’acceptation totale de l’action divine. C’est pourquoi Hallâj disait qu’il mourrait dans la religion de la Croix. Il n’y a pas de croix du Christ, puisqu’il n’y a pas de Christ en Croix [dans l’islam]. C’est néanmoins par la croix que la mystique musulmane rejoint l’exemple de sainteté donné […] par le Christ ».

La condamnation

Hallaj est arrêté une première fois en 909. Il est d’abord relâché puis à nouveau incarcéré en 913 jusqu’à son exécution onze ans plus tard. C’est notamment durant cette période qu’il rédige ses écrits et ses poèmes mystiques. « Pendant huit années, il restera en prison mais avec différents transferts d’un lieu à l’autre, bénéficiant même des faveurs du khalifat : régime pénitentiaire allégé, appartement privé avec un disciple à son service (pouvant même parfois être interné au palais). Il a aussi la possibilité de recevoir des visites. Il entretient une correspondance étendue, il écrit ses œuvres, les fait lire à ses visiteurs », rapporte l’anthropologue Soraya Ayouch.
Pourtant de nombreuses accusations pèsent sur lui, il est « dénoncé comme agitateur politique, organisateur de réunions secrètes. De plus, son exaltation, les sacrifices qu’il s’inflige, exacerbent la vindicte des autorités religieuses. Mais ont pu s’entremêler des raisons sociales et politiques, des conflits d’intérêts entre des partis ».
Finalement tombera la condamnation à mort. Hallaj est accusé de « publicité de miracles et magie », mais aussi de zandaka (hérésie) et d’« usurpation du pouvoir suprême de Dieu ». Pour cause, Hallaj aurait déclaré : « Les gens vont au pèlerinage, et moi je vais en pèlerinage vers ma demeure. On offre les victimes animales. Moi j’offre en sacrifice ma vie et mon sang ». Il est aussi reproché à Hallaj de dénigrer la Loi: « Il aurait minimisé l’importance des pratiques cultuelles et leur codification ».
Roger Arnaldez précise encore que Hallaj a vécu son procès et sa condamnation dans un esprit d’acceptation et de fidélité: « Hallâj, à ce moment, et pour être fidèle à l’amour de Dieu, accepte les tourments qui se dessinent. […] la situation politique lui était assez connue pour qu’il ait su à quels dangers il était exposé. Il a donc pu penser à la mort et la voir, elle aussi, dans la perspective de l’Amour qui seul désormais compte pour lui. Il n’a plus à voyager pour prêcher la Vérité, il n’a plus qu’à être ce que Dieu l’a fait être, tel que Dieu l’a créé dès son origine, et à rester fidèle à ce qu’il est […] ».
« Au milieu des accusations et des mensonges, qui mettent sa vie en danger, car on faisait ainsi de lui un personnage politiquement dangereux, Hallâj voit éclater en lui l’amour de Dieu, comme l’étincelle éclate du silex. Il prie son Seigneur de lui donner la force de ne pas fuir ces calomnies en quittant la scène du monde, en s’enfermant  dans une retraite, ou même en quittant la capitale où la concentration des rumeurs offrait le plus de dangers. Qu’il entende et qu’il voie jusqu’au bout ; qu’il entende le bruit de l’orage qui s’approche, qu’il voie les nuages s’amonceler sur sa tête, qu’il ne se cache pas, car il cacherait ainsi l’amour de Dieu ! ».

La mise à mort

Le jour de l’exécution, l’historien Ibrahim Ibn Fâtik, contemporain des faits, rapporte qu’Hallaj aurait tenu ces paroles: « Mon Dieu… Tes serviteurs se sont réunis pour me tuer, par zèle pour ton culte et par désir de se rapprocher de Toi. Pardonne-leur ! Car si Tu leur avais dévoilé ce que Tu m’as dévoilé, ils n’eussent pas agi comme ils ont agi ; et si Tu avais dérobé à mes regards ce que Tu as dérobé aux leurs, je ne subirais point l’épreuve que je subis. Louange à toi pour ce que tu fais, et louange à Toi pour ce que tu décides ! ».
Selon Soraya Ayouch, Hallaj est « flagellé, attaché au gibet, puis supplicié et crucifié selon une forme inspirée de la manière sassanide, qui est rapide, violente et spectaculaire ». Le lendemain, le cadavre est brûlé, ses restes sont jetés dans le Tigre et sa tête exposée à la vue du public, avant d’être « exposée au musée des fortes têtes du calife ».
Telle a été la vie, de manière évidemment très résumée, de Mansur al-Hallaj. Une figure énigmatique, un homme qui, plus de dix siècles après sa mort, intrigue encore. C’est en étudiant Hallaj que Louis Massignon serait revenu à la foi chrétienne. Le Christ lui-même ne disait-il pas: « Tout bon arbre porte de bons fruits » ? « Cueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur des chardons? » (Mt 7, 16-17)
Quelques citations de Mansur al-Hallaj [1]:
« Et maintenant je suis Toi-même, Ton existence c’est la mienne, et c’est aussi mon vouloir ».
« Aussi, me voir, c’est Le voir, et Le voir, c’est nous voir »
« Ne le connaît que celui auquel il s’est fait connaître, et ne proclame son unité que celui auquel il l’a découverte ; et ne croit en lui que celui auquel il a donné de croire, et ne le décrit que celui en l’intime duquel il s’est révélé ; et n’est sincère avec lui que celui qu’il attire, et n’est en droit rapport avec lui, que celui qu’il s’est pour lui-même choisi »

Roger Arnaldez, Hallâj ou la religion de la Croix, Paris, Pion, 1964
Soraya Ayouch, « La passion de Husayn Mansûr Al-Hallaj », dans Topique, 2010/4 (n° 113), p. 133-147

 MMH [Madeleine-Marie Humpers]

[1] Les deux premières sont issues du Diwan de Hallaj, traduites par Louis Massignon. La dernière vient du Kitab Al-Aa’arruf (« Doctrine des soufis »), traduit en anglais par l’orientaliste Arthur John Arberry et citée par Georges Chehata Anawati et Louis Gardet dans « Mystique Musulmane », Paris, Vrin, Études musulmanes, 1976.
Image: Domaine public

Article publié sur CathoBel le 14 juin 2018: https://www.cathobel.be/2018/06/14/la-religion-de-la-croix-selon-mansur-al-hallaj/

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